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s3lf.tech (exhibition)

2026
Exposition personnelle, 40mcube, Rennes
Avec le soutien de : CNC ; Fondation des Artistes ; Villa Kujoyama (Institut français, IF du Japon et fondation Bettencourt Schueller) ; 40mcube ; programme Ambivalences (Electroni[k], Oblique/s, Station Mir et Stereolux) ; SCAM
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L’exposition s3lf.tech d’Émilie Brout & Maxime Marion constitue le premier volet d’un projet développé à la suite de leur résidence à la Villa Kujoyama au Japon en 2025. Elle comprend un ensemble d’installations vidéo, d’objets, de prolongements en ligne sur les réseaux sociaux et sur le site du même nom. Un second volet se déploiera en septembre au centre d’art Zoo à Nantes.

En prenant pour point de départ le VTubing1, la fan-fiction2, les cultures de la customisation3, ou encore les communautés de BJD4 , Émilie Brout & Maxime Marion explorent différents modes de projection de soi médiés par les technologies numériques actuelles. Au cœur de l’exposition, la figure de Grim3s, librement inspirée de l’univers de la popstar Grimes, apparaît dans deux films distincts. L’un s’apparente à un clip musical à la fois lent et hypnotique, l’autre à un échange en streaming avec ses fans.

Dans cette fiction Grim3s tente d’émerger comme idole virtuelle au sein d’un écosystème saturé. Émilie Brout & Maxime Marion prennent appui sur www.elf.tech, outil créé par Grimes qui permet de convertir n’importe quelle voix en la sienne. Iels prolongent ici sa logique dans un outil fictionnel de démultiplication de soi, s3lf.tech, qui fait ainsi écho à l’idée de « techniques de soi »5, transposée aux environnements numériques avec leurs interfaces, leurs objets, leurs fictions et leurs modalités d’incarnation. C’est cette technologie que Grim3s, dans une volonté de contrôle pleine de doutes et de fragilité, présente à ses fans dans une vidéo qui a effectivement été streamée sur YouTube par Émilie Brout & Maxime Marion. Les commentaires et les questions apparaissent dans la fenêtre du chat, auxquelles l’artiste réagit. Le film se termine par un problème technique qui en révèle le dispositif.

Autour de ce personnage central de Grim3s gravitent plusieurs œuvres qui interrogent ce que signifie s'identifier à une image, habiter un personnage ou s'attacher a? une présence virtuelle — objets techniques, effigies, avatars et corps fictionnels qui se répondent dans un ensemble volontairement instable. Pour traduire cet effet de démultiplication, les artistes explorent différentes technologies de production d’images comme l’animation, la motion capture, la 3D ou encore l’intelligence artificielle. La poupée à son effigie qui apparaît dans la vidéo se retrouve à la fin de l’exposition, présentée comme une relique dans une vitrine. Elle a été produite par Volks, l’entreprise pionnière à l’origine de la popularisation des BJD contemporaines.

Dans sa vidéo, Grim3s invite Kageusa, une jeune VTubeuse, à faire la promotion de son invention. On retrouve ce même personnage dans le troisième film de l’exposition, où elle fait part d’un épuisement jusqu’au vertige. Le point de vue de la caméra, mouvant, se déplace sans cesse entre qui parle, qui regarde et qui est regardé. L’environnement recouvert de fourrure noir du film contamine les écrans et les sièges, comme une extension de celui-ci dans l’exposition.

Ainsi Grim3s et Kageusa cristallisent plusieurs contradictions propres aux cultures numériques contemporaines : promesse d’empouvoirement, fantasme techno-utopique, marchandisation de l’intime, et glissements idéologiques troubles. L’exposition s3lf.tech déploie un univers à la fois séduisant et inquiet, où les frontières entre authenticité, fiction et reproduction deviennent de plus en plus poreuses. Elle met en scène les relations parasociales induites par les évolutions du web, où le spectateur ou la spectatrice peut interagir avec la personne médiatisée, l’amenant à se sentir proche d’elle. Les vidéos d’Émilie Brout & Maxime Marion s’adressent directement à nous, opérant des glissements qui troublent les points de vue autant que les statuts des entités. Ces régimes de présence intermédiaires, entre alter ego, personnage, idole synthétique et double technique, ne viennent pas simplement se superposer à une personnalité préexistante. Ils agissent en retour sur elle, la déplacent et la refaçonnent. Outre la manière dont les environnements numériques agissent sur les identités, les désirs et les relations, les artistes interrogent aussi la croyance qu’ils suscitent en eux-mêmes à l’heure où les images prolifèrent, se dérèglent et acquièrent une forme d’autonomie en ligne.

s3lf.tech se poursuit au-delà de l’espace d’exposition, à travers chansons, documents, diffusions et divers éléments publiés sur le web - notamment sur le site www.s3lf.tech. Avec ces différentes formes et formats qui dialoguent et s’infiltrent mutuellement, les artistes mettent en place un système qui reproduit et intègre celui plus large d’internet. En maitrisant les codes qu’iels viennent subtilement perturber, Émilie Brout & Maxime Marion étendent la fiction dans le réel, et en brouillent les seuils.

1 Le VTubing est une pratique de streaming (flux continu diffusé sur internet), variante du Youtubing, où une personne se représente via un avatar contrôlé en temps réel.
2 La fan-fiction permet à des fans de prolonger le scénario d’un produit médiatique (roman, film, série…) selon l’évolution qu’iels souhaitent.
3 Personnalisation.
4 Ball Jointed Doll : poupée articulée. Sous le nom BJD, on désigne plus particulièrement les poupées asiatiques actuelles faites en résine ou en porcelaine. Elles sont particulièrement populaires au Japon, en Corée du Sud, et en Chine.
5 Michel Foucault, Le souci de soi, Paris : Gallimard, 1984.

Anne Langlois
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